La fin de la traduction

Dr Thorsten Pattberg est un chercheur allemand à l’Institut d’Études Humanistes supérieures de l’Université de Pékin

La fin de la traductionpar Thorsten Pattberg

[French translation by L’astragale de Cassiopee; English versions published in People’s Daily and Asia Times.]

Voici un article écrit dans un anglais un peu rocailleux par un professeur allemand qui travaille à Pékin. Ma traduction est, par construction, approximative. La source est le remarquable webzineAsia Times on Line, une des meilleures sources d’informations sur l’Asie et une mine de points de vue asiatiques sur nous

En épigraphe, cette formule de KURT TUCHOLSKY (1890–1935) que j’aime beaucoup : Man kann alles übersetzen – man kann nicht alles übertragen. Tout peut être traduit, mais tout ne se traduira pas.

BEIJING – Peu de gens réalisent que, pour parler franchement, la Bible décourage les gens de l’étude des langues étrangères. L’histoire de la tour de Babel nous informe qu’il ya bien une seule humanité (celle de Dieu), mais seulement que «nos langages sont #confus » (confused). D’un point de vue historique européen, ça a toujours signifié que, disons, si un philosophe allemand pouvait savoir exactement ce que les Chinois pensaient, il ne pouvait pas les comprendre. Ainsi, au lieu de l’apprentissage de la langue étrangère, il a exigé une traduction.

Par coïncidence, ou peut-être pas tout à fait, l’Histoire avec « H » majuscule a suivi la Bible. A l’époque du Saint Empire Romain Germanique, quand les savants allemands parlaient encore le latin, le logicien allemand Christian Wolff a mis la main sur une traduction latine des Classiques confucéens. Sa réaction, je pense, est aussi drôle qu’inquiétante : il lit Kongzi en latin et dit quelque chose comme “Génial, ça me semble très familier, j’ai le sentiment que je comprends tout à fait ce Confucius!». Wolff était si emballé par ses nouveaux pouvoirs mentaux, qu’il est allé jusqu’à faire des conférences sur les Chinois comme s’il était roi de Chine. Ce serait génial, si ce n’était pas si ridicule. Parmi ses découvertes inoubliables on compte « Les motifs des Chinois », ou « Les finalités des Chinois », et ainsi de suite.

Et, bien sûr, de temps en temps quand quelqu’un demandait à maître Wolff pourquoi il n’avait pas visité la Chine, le plus grand sinologue de tous les temps jouait son plus grand triomphe intellectuel. Il répondait que « la sagesse des Chinois n’était généralement pas appréciée au point qu’il fût nécessaire de s’y rendre rien que pour ça ».

Il est donc assez bien établi, je crois, que l’« Histoire » s’est arrêtée avec ce Wolff, ou du moins qu’elle est devenu trop fatiguée et trop cynique. Il a suffisamment démontré que n’importe quel européen pouvait devenir un « expert de la Chine », sans connaître un seul terme chinois.

Comme c’était le cas pour à peu près n’importe quelle langue étrangère, nous savons maintenant pourquoi le philosophe allemand Emmanuel Kant pouvait raisonnablement annoncer la « fin de toutes les activités », et Georg Hegel pouvait proclamer la« fin de l’Histoire ». Les deux savants savaient très bien qu’ils n’avaient maîtrisé aucune langue non-européenne au cours de leur vie, et ils supposaient simplement que l’Histoire en faisait plus ou moins autant.

Cette attitude de l’hémisphère occidental n’a pas changé, il en résulte que nous vivons dans un monde fou d’aujourd’hui. La plupart des chercheurs américains et européens croient que les Chinois « parlent (parlent=speak) » leur langue », mais seulement qu’ils « s’expriment (parlent=talk)» en chinois ». Prenons le cas de la « démocratie » et des « droits de l’homme ». Vous y avez peut être songé, mais ce sont des mots européens qui n’existent pas du tout en Chine. Imaginez que la Chine nous retourne le compliment et exige de l’Europe plus de wenming et de tian ren he yi . L’attitude européenne se reflète dans ses traductions. La plupart des Occidentaux vont simplement traduire chaque concept chinois clé en termes bibliques ou philosophiques praticables (convenient : qui les arrangent). En conséquence, les États-nations modernes, comme l’Allemagne en l’an 2012, sont pratiquement dépourvus de chinois.

La traduction, bien sûr, est une vieille habitude humaine. Cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas la remettre en question. C’était notre habitude de tuer nos adversaires dans la bataille, mais nous ne le faisons plus (sauf en Afghanistan et en Irak). Pourquoi détruisons-nous encore les mots clefs étrangers ? Eh bien, nous le faisons d’abord, je pense, pour des raisons sociologiques. Si Allemagne censure tous les termes étrangers importants, le public allemand sera conduit à penser que lui tout seul sait tout ce qu’il ya à savoir dans le monde entier, et – métaphoriquement parlant – se comporte comme celui-ci. C’est pourquoi l’Allemagne a produit tant d’«historiens du monde» et de «philosophes», tels que Georg Hegel, Max Weber ou Karl Marx. Universitaires appellent ça la Deutungshoheit – ce qui signifie avoir la souveraineté sur la définition de la pensée.

Cela peut sembler très déprimant, mais il faut dire la vérité : l’Occident sait peu de choses sur la Chine et la culture chinoise n’est jamais devenu un véritable phénomène mondial. À mon avis moins d’un pour cent de la population européenne instruite sait ce que veut dire ruxuejunzi ou shengren. Et ce sont quelques-uns des concepts chinois majeurs, s’il en fut.

Pour dire les choses autrement: avez-vous jamais demandé pourquoi il ya maintenant des « philosophes » et les « saints » partout dans le monde, mais qu’il n’y a jamais eu un seule shengrenou bouddha en Occident? Pensez-y, quelle en est la probabilité? Quelle version de « l’histoire» nous apprend-on ? L’Orient a été pris en proie et se vide de son originalité socioculturelle pendant que nous parlons.

Je me sens souvent embarrassé pour certains professeurs asiatiques (qui ont obtenu leurs « qualifications » en Occident) quand ils ouvrent un autre département de « philosophie chinoise » ou de « religion chinoise » en Chine, souvent en souriant face aux hommes d’affaires occidentaux, aux missionnaires et aux bienfaiteurs.

« Philosophie » est un concept gréco-hellénique diffusé par la tradition judéo-chrétienne. Rujiao, Fojiao et Daojiao sont tous jiao, des enseignements. Quant à la « religion » il n’y en a qu’une, la conception occidentale. Nous vivons tous en l’an 2012 du Seigneur Jésus-Christ. La soi-disant «liberté de religion» doit être comprise comme: “dans ce monde chrétien, vous pouvez croire ce que vous voulez”. La Chine est déjà évangélisée précisément parce que toutes les « religions chinoises » suivent la classification (taxonomy) judéo-chrétienne.

La Chine n’est pas la seule. L’Inde, elle aussi, est en train de prendre conscience qu’il y a quelque chose de bizarre ici. La tradition hindoue en sanskrit-inventé des dizaines de milliers de concepts non-européens qui sont tout simplement rejetés hors de l’histoire par les médias occidentaux et le monde universitaire. Comme si des milliards de Chinois et d’Indiens en trois mille ans n’avaient jamais rien inventé – comme s’ils se tenaient là en attente d’être dépouillés de leur propriété intellectuelle.

Certains commentateurs ont fait valoir que nous avons besoin d’un « langage universel », et que l’anglais d’aujourd’hui est le meilleur candidat. A cela je réponds, vous êtes fous, c’est exactement ce que les Allemands ont fait auparavant, et maintenant ce sont les Anglo-Saxons qui ferment leur livres d’« Histoire »” et qui disent : «Nous vous connaissons déjà”.

Non, le vrai « langage universel » serait radicalement différent de l’anglais d’aujourd’hui. Il devrait adopter en plus l’originalité et les dizaines de milliers de mots fournis par les traditions de l’humanité dans d’autres langues.

Chaque apprenant ressent ça de temps en temps : une certitude inconsciente que quelque chose se perd dans la traduction, à chaque fois, sans exception. Pourtant, la plupart d’entre nous avons trop peur pour suivre nos intuitions jusqu’au bout. Peut-être il ya une faille cachée dans l’histoire de la tour de Babel – une faille monstrueuse, effrayante. Que faire si nos langues n’étaient pas du tout confuses, mais si un seul groupe d’êtres humains n’était tout simplement jamais assez nombreux pour explorer toutes les possibilités du monde ? Que faire si les Chinois avaient inventé des choses – et qu’ils les avaient nommé daxue, datong, wenming, tian ren he yi et ainsi de suite – alors qu’aucun Américain n’a jamais pensé de cette façon, comme cela a toujours été le cas- je crois que nous serons d’accord sur ce point – en sens inverse.

On dit souvent que la langue est la clef pour comprendre la culture et la tradition chinoises. La question est alors : quelle langue devrait-ce être ?.

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